jeudi 3 septembre 2015

Pierre de Fenoÿl - Paysages conjugués

En 2012, pour la première exposition de Pierre de Fenoÿl (redécouverte de l'œuvre par la galerie) intitulée «Le miroir traversé», nous avions décidé de souligner ce qui fait «l'écriture» de ce photographe: sa puissance d'abstraction, le silence du temps installé dans chaque photographie. Nous n'avions respecté ni chronologie, ni thématique mais choisi d'associer librement ses photographies pour que la qualité du trait de son regard apparaisse comme une évidence.

Pour cette deuxième monographie en 2015, titrée «Paysages conjugués» (présentée en parallèle de la rétrospective conçue par Le Jeu de Paume au Château de Tours jusqu'au 31 octobre 2015), nous concentrons notre choix sur deux grandes périodes de l'œuvre qui révèlent le «vocabulaire» plastique de Pierre de Fenoÿl : l'Égypte et la commande passée par la Datar sur le paysage français.

«Regarder les photographies de paysages de Pierre de Fenoÿl déstabilise et envoûte. Et étrangement, un sentiment de reconnaissance s'impose. C'est là un des tours de force du photographe. Par la précision répétée et sans cesse renouvelée de ses cadrages, de ses points de vue, sa maîtrise de la lumière, son utilisation des nuages résistant à l'oubli de l'air comme au poudroiement de la granularité argentique qui distribue le crescendo des contrastes, il organise une frontalité avec laquelle il signe le paysage. Nous ne reconnaissons pas les lieux mais bien le trait du regard qui fissure le réel, cette culture savante de l'espace, cette dialectique du concret et de l'abstrait, cette intelligence des plans: une agilité intellectuelle acérée mise tout sur l'acte photographique pour interrompre la violence de la beauté.

Pierre de Fenoÿl a écrit à plusieurs reprises que l'on ne prend pas une photographie mais qu'on la reçoit. Certes, mais il reste la manière et plus précisément surtout la forme que l'on donne à cette réception. Rares sont ceux qui mettent la lumière au diapason de leur vision, comme ici: la lumière s'écoule, met en pièces, organise des blocs compacts et impénétrables, l'abstraction jaillit sous le rythme de ses flaques d'ombre, les éléments flottent. L'imbrication de l'espace, de la surface et des profondeurs construit la magie d'une vision qui ne se contente pas du simple reflet du réel mais, par une volte-face, en analyse l'apparence. Le photographe installe sa grammaire réceptive, par touches successives il cerne sa perception.

L'œuvre de Pierre de Fenoÿl est discrète, elle est intime, elle ne cherche pas se faire remarquer, je dirais qu'elle se dresse contre l'opacité du visible. Le noir et blanc, matière de la réalité dont il est ici question, est la lumière entre son monde et nous, le lieu de son écriture. “Il n'y a de lieu que le lieu”, dit Mallarmé. Elle mise sur la mélancolie, sur l'infinie solitude de la sensation, elle nous propose un face-à-face, elle devient complice du complexe. La concentration de Pierre pour faire la peau au sujet, pour enrouler le temps qui se déroule, est expressionniste, il presse la forme pour en faire jaillir l'essence, les choix faits montrent ce qui l'agite, ses noirs et ses ombres démentent tout romantisme, ses nuages sont menaçants, ses premiers plans gênent et arrêtent le regard tout en organisant l'espace en rideaux de scène. C'est une œuvre difficile qui, sous une lecture rapide et absente, peut paraître banale. Il n'en est rien. Elle n'est pas le résultat d'une cueillette d'images mais l'épuisement du sujet pour en interroger, au-delà des apparences, la métaphysique.

Elle échappe à la simplification parce que les paysages photographiés par Pierre de Fenoÿl, une fois reçus par lui, ne sont plus les mêmes, impossible à quiconque de les revoir à nouveau, ils ont été foudroyés et ne se trouvent plus que sur le tirage papier. Ses photographies deviennent la présence contractée du temps et l'énigme d'une attente sans retour. (Jacques Damez, Pierre de Fenoÿl, Une géographie imaginaire, 2015)

Pierre de Fenoÿl
Paysages conjugués
05 sept.-21 déc. 2015
Lyon 1er. Le Réverbèrehttp://coach-lyon.domicilgym.fr/

Paola de Pietri - Questa pianura

Parallèlement à ses dernières séries, «Istanbul New Stories» — qui s'attache à témoigner des transformations subies par les faubourgs d'Istanbul —, et «To face» — révélant les stigmates de la Première Guerre mondiale sur le paysage des Alpes italiennes — Paola de Pietri s'est à nouveau penchée sur un paysage sur lequel elle a souvent travaillé et qui lui est très familier: la plaine du Pô, autour de Reggio Emilia.

Pour cette série inédite, «Questa Pianura» (2004/2014/2015...), elle a arpenté cette vaste plaine, celle de son enfance, où elle vit toujours et qui reste un territoire agricole même s'il a subi des transformations drastiques ces cinquante dernières années — entre restructuration agraire et développement périurbain intensif.

Pour donner à voir ce «plat pays» (Questa Pianura) elle a portraituré ce qui le peuple encore: les vestiges d'anciennes fermes et quelques arbres solitaires qu'elle a choisis de documenter par de grandes images aux élégantes nuances de gris. Ce vaste paysage à l'horizon infini semble ainsi hanté par l'histoire des hommes et d'un temps révolu qui nous sont contés au travers de ces architectures délaissées. En contrapposto, pour mieux marquer l'éphémère face au pérenne : quelques images couleur de la nature en friche ou en champs viennent rythmer le corps du travail.

Paola de Pietri présente ce travail en quelques mots:
«C'est la plaine du fleuve Pô. Ce paysage je le connais depuis toujours et ses changements sont étroitement liés au développement économique d'après-guerre. Dans ce projet se mêlent et se croisent deux séries de photographies: l'une en noir et blanc et grand format représente des arbres et des fermes désormais inhabitées et pour la plupart en ruine. Leur agencement dans l'espace n'est pas aléatoire, il révèle leurs anciennes fonctions agricoles, économiques et sociales qui existaient il y a encore une quarantaine d'années.

A ces images «totémiques» d'arbres et de maisons sont juxtaposées des images couleur de plus petit format, de rivages, d'herbes, de cultures, d'oiseaux, de fleurs sauvages etc., où la perception de la plaine est liée à une dimension sensorielle, vitale, désordonnée, atmosphérique et au cycle annuel de la nature. Je perçois désormais ces paysages comme les fragments d'un discours dont il n'est plus possible de retrouver le sens, même si la disparition, la perte et la ruine sont évidentes. Les arbres privés de leur fonction, se développent de nouveau selon leur ancrage naturel et originel et non plus dans une perspective utilitaire.»

Paola de Pietri est née en 1960. Elle vit et travaille en Italie.

Exposition en 2 volets: du 3 au 26 septembre puis du 10 au 24 octobre 2015

Paola de Pietri
Questa pianura
03 sept.-24 oct. 2015
Paris 3e. Galerie Les Filles du calvaire

Gilles Barbier - Echo Système

Première exposition monographique de Gilles Barbier à la Friche la Belle de Mai, dont il est l'un des résidents historiques.

Entre sculpture, dessins, installations, l'œuvre de Gilles Barbier est protéiforme : pions – personnages en résine de petite taille réalisés à son image — illustrant la multiplicité de son être, séries Habiter la peinture ou Habiter la viande qui intègrent des architectures anachroniques tantôt dans des œuvres picturales classiques, tantôt dans des chairs animales, lapsus où la pensée de l'artiste s'incarne dans des bulles à la manière d'une bande dessinée… ironique, fantasmatique, politique, faisant feu de tout bois pour mettre à nu le désir enfoui, le travail mené par Gilles Barbier est imprévisible et inclassable.

Présentée en deux volets, l'exposition «Écho Système» revient sur le parcours artistique de Gilles Barbier (sculptures, dessins, moulages, installations) et présente de nouvelles œuvres spécialement conçues pour l'occasion.

Le premier volet de l'exposition au panorama repose sur deux installations de grandes tailles, très différentes formellement, mais proches par les notions auxquelles elles renvoient. La permutation et la combinatoire, le hasard et le jeu, clés de lecture fondamentales de l'œuvre de l'artiste, servent ici deux dispositifs qui, tout en faisant du temps de l'exposition un ensemble de moments uniques, mettent en relief le long travail de Gilles Barbier sur sa propre mémoire et sur son identité.

Le second volet, orchestré par Gaël Charbau, se déploie au 4e étage de la tour-panorama. Le commissaire a imaginé un parcours inédit dans le travail de Gilles Barbier où l'on découvre de nombreuses œuvres montrées ici pour la première fois. L'exposition dévoile certaines «règles du jeu» qui ordonnent — ou dynamitent — le travail de l'artiste depuis 1992.

Exposition en coproduction avec Mécènes du Sud, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Astérides et la Fondation d'entreprise Ricard.

Gilles Barbier
Echo Système
29 août-03 janv. 2016
Marseille 3e. Friche la Belle de Mai